Il y a encore quelques semaines, qui aurait pu se douter que l’on en arriverait là ? Un virus venu de Chine, comme les précédents du reste, provoquant à travers la planète la plus grande crise sanitaire jamais observée depuis cent ans avec des répercussions économiques et sociales dont on ne mesure pas encore tous les effets dévastateurs pour les pays et les populations ! Le Covid-19, ce virus ainsi appelé nous rappelle que le monde dans lequel nous vivons est fragile et que son émergence est liée aux désordres écologiques que nous observons depuis plusieurs années.

Urbanisme et santé environnementale désormais indissociables !

Il va s’en dire que dans le domaine de l’urbanisme comme dans beaucoup d’autres domaines, l’épidémie du Covid-19 entraînera des remises en cause et sera l’occasion d’entamer réflexions et analyses sur la façon de concevoir la ville et ses aménagements avec plus de considération pour « l’humain », la place des espaces naturels, la préservation de la biodiversité, la santé environnementale…Sur ce dernier point, l’écologue Serge Morand, chercheur au CNRS, dans un article récent du journal Le Monde alerte sur « l’urbanisation galopante qui ronge chaque jour davantage les espaces naturels et contribue à la prolifération des épidémies« . En outre, il précise qu’il « faut que les acteurs de la santé publique soient davantage associés à l’urbanisme qu’ils ne le sont aujourd’hui. Faisons appel à des psychologues, des anthropologues, des sociologues et des écologues, afin de construire, avec les urbanistes et les citadins, des espaces qui soient vraiment au service du bien-être et qui repensent ce vivre-ensemble… »

Notre modèle de ville doit être repensé

Jacques Ferrier, architecte-urbaniste

Plusieurs études indiquent que la crise sanitaire à laquelle nous sommes confrontés est en lien direct avec nos modes de vie où l’urbanisation de ces dernières décennies a une grande part de responsabilité : extension de l’habitat humain, déforestation, artificialisation des sols…Ainsi, il est plus que temps de remettre de la nature au cœur du développement urbain. Les stratégies d’aménagement doivent prendre en compte l’impact de leurs actions sur les milieux naturels.

Comme le dit dans une tribune l’architecte-urbaniste Jacques Ferrier, « notre modèle de ville doit être repensé. La notion de densité urbaine va se nuancer de paramètres multiples, intégrant les espaces naturels, la biodiversité, l’agriculture, le climat. Quant aux espaces construits ils doivent pouvoir se redéployer, se mutualiser, se redéfinir en fonction des situations. Allons vers une densité vécue : hybride, adaptable et partagée. La densité quantitative doit laisser place à la densité sensible. Ressources, climat, santé, extinction des espèces sont les faces diverses d’un même défi pour les métropoles : il est urgent de concevoir un environnement urbain en résonance avec la planète ».

Les associations, ces lanceuses d’alerte…

A Paris bien avant la crise, les associations ont alerté sur une politique d’urbanisme privilégiant la bétonisation des sols au détriment des espaces de nature dont l’impact négatif sur la qualité de vie et la santé publique se confirme… C’est ainsi que dans la perspective des élections municipales, plusieurs d’entre elles dont ASA PNE, regroupées au sein du réseau de France Nature Environnement Paris, ont élaboré une plateforme appelant à un changement de modèle de développement urbain contre l’hyper densification et pour la sauvegarde des espaces de nature (http://www.associations-citoyennes.net/wp-content/uploads/2020/01/2020-FNE-Le-Paris-que-nous-voulons.pdf). Avec des propositions concrètes, cette plateforme prend toute son ampleur depuis ces dernières semaines et peut servir de socle vers une refondation de l’aménagement urbain parisien : moratoire des grands projets qui tournent le dos aux défis environnementaux et climatiques, révision générale du règlement d’urbanisme, sanctuarisation des espaces en pleine terre…

En chassant la nature de la ville, on l’a vidée de sa sociabilité

Catherine Larrère, professeure émérite à l’université Paris I, spécialiste des questions liées à la crise environnementale

Toujours dans Le Monde sur la place de la nature en ville, l’universitaire Catherine Larrère défend l’idée de « penser le rapport à la nature en termes de relations que l’on peut avoir avec elle. Et pas seulement en termes d’effets que l’on peut en attendre. L’essentiel n’est pas ce que la ville enferme, c’est sa capacité à se laisser traverser. D’où l’importance des trames vertes et bleues qui ne sont pas des lieux où on importe une nature exotique mais qui permettent à la nature d’entrer et de sortir, aux bêtes et végétaux de bouger. En chassant la nature de la ville, on l’a vidée de sa sociabilité« .

Sur Paris Nord-Est, des réorientations s’imposeront !

Il nous semble qu’à Paris et notamment sur le périmètre de Paris Nord-Est, les projets en cours et à l’étude devront être réexaminés à l’aune de la crise sanitaire que nous traversons. Tous les acteurs (collectivités, maîtres d’ouvrage, maîtres d’oeuvre, services, associations, chercheurs…) impliqués dans les processus d’aménagement urbain devront se livrer à un examen de conscience en toute transparence et proposer des solutions innovantes où les dimensions sanitaires et environnementales devront être au cœur des décisions. Ce que nous portons à notre niveau depuis plusieurs années avec, souvent, le sentiment de n’être guère entendus ! Ainsi, sur des opérations comme les ZAC de la porte de Villette, de Chapelle Charbon dans son volet urbain (photos) et de la gare des Mines, des réorientations programmatiques s’imposeront vers moins de densité d’habitat et de bureaux et vers plus de nature avec davantage de corridors écologiques et de place pour les énergies vertes. Même chose sur le projet de la gare Hébert à ce stade jugé trop minéral et sur celui du centre Belliard où aucun espace vert en pleine terre n’est prévu ! A plus long terme, ce sont les secteurs Dubois à la porte de la Chapelle (dans le prolongement du Campus Condorcet) et de l’hôpital Fernand Widal (10e), pour ne citer que ces deux exemples,qui devront être aménagés avec le parti pris d’une plus grande « sobriété foncière« , pour reprendre l’expression de l’économiste/urbaniste Benjamin Taveau, au profit d’espaces publics de circulation et de respiration plus généreux.

Nous voyons que nous sommes entrés dans une nouvelle ère où les dogmes, les habitudes d’antan n’ont plus leur place. Nous nous orientons vers un changement de paradigme où l’occupation de l’espace et des ressources impliqueront un changement profond des comportements sur la manière d’habiter, de construire, de produire, de consommer, de se déplacer, de se distraire… Cette mutation devra se faire avec les habitants et les usagers, davantage qu’aujourd’hui, en les associant aux processus d’élaboration des projets. Ce sera un enseignement supplémentaire à tirer de la crise pour que la « démocratie participative » ne soit plus une formule trop souvent vide de contenu mais puisse réellement s’exercer.

Pour poursuivre ces réflexions qui ne peuvent que s’enrichir, le Pavillon de l’Arsenal vient de mettre en ligne un nouvel « espace virtuel de partage » où les différents acteurs de la fabrication de la ville sont invités à livrer leurs idées et propositions. A retrouver ci-dessous par le lien « Et demain, on fait quoi ?« .

Olivier Ansart

Président de ASA PNE

http://asa-pne.over-blog.com/2020/04/covid-19-vers-un-nouveau-modele-urbain.html