Le projet de remise au jour de la Bièvre, rivière enfouie depuis un siècle, en créant, le long de son lit rouvert, une coulée verte des portes de Paris jusqu’à la Seine est une arme écologique puissante : l’occasion d’un réaménagement urbain majeur pour lutter contre les températures caniculaires, ramener la nature dans la ville, relier les quartiers populaires au centre de Paris et créer de nouveaux axes rapides et directs de mobilités douces.

Un avenir étouffant et sans vie ?

Deux catastrophes environnementales nous menacent : le réchauffement climatique et l’érosion de la biodiversité. Paris va affronter chaque été des canicules persistantes, tandis que la vie sauvage en ville se réduit majoritairement à un petit nombre d’espèces banales, qui ne cesse de se réduire, avec l’effondrement des espèces, des populations de moineaux en particulier. Ces menaces sont rebattues et beaucoup y voient une sorte de fatalité.

Il est encore possible d’agir : le changement climatique se règlera certes au niveau des émissions de gaz, mais il peut être très sensiblement atténué par une renaturation de la ville, par une végétation suffisamment approvisionnée en eau qui ajoute l’évapotranspiration à l’ombrage. La biodiversité ne sera jamais à Paris ce qu’elle est dans des forêts ou des zones humides lointaines, mais elle peut être fortement améliorée par la création d’espaces favorable reliés entre eux.

La Bièvre, un cadeau de la nature à restaurer

Rivière aujourd’hui disparue au fond des égouts, la Bièvre, reste présente à Paris dans l’imaginaire collectif et ses traces, comme les peupliers de ses abords sont visibles dans le paysage. La Bièvre entrait dans la capitale près de la porte d’Italie, traversait le 13e arrondissement puis le 5e pour se jeter dans la Seine au pont d’Austerlitz. Rendue insalubre par les nombreux rejets toxiques des tanneries, elle fut déviée dans les égouts de Paris et ses tronçons, peu à peu isolés, supprimés entre 1868 et 1935.

Au début des années 2000, la Ville et la Région Ile-de-France, à partir des travaux de l’IAURIF et de l’APUR, envisagèrent de restaurer la rivière. Mais à l’époque, outre une pollution résiduelle en amont aujourd’hui résorbée, les décideurs n’étaient pas prêts à réaliser de tels investissements. La situation a bien changé : si la qualité de l’eau de la Bièvre ne pose plus aucun problème sanitaire, la réalité du changement climatique impose aujourd’hui de transformer nos villes. Des travaux de dégagement de la rivière ont déjà commencé dans le Val-de-Marne, l’Haÿ-les-Roses depuis 2016, puis Arcueil et Gentilly en 2021… mais à Paris, jusqu’à la Seine, elle est enfermée dans un tuyau, le déversoir Watt, le long du périphérique. Une triste perspective alors qu’il est avéré que la température baisse de plusieurs degrés aux abords immédiats des cours d’eau, entre l’évaporation de leur surface et celle de la végétation puisant dans leur nappe.

Redécouvrir la Bièvre permettrait d’ouvrir un réseau de fraîcheur, un corridor écologique et pas seulement symbolique, un axe paysager majeur dans Paris. Sa renaissance pourrait commencer très vite et très simplement par la piétonisation et la végétalisation de son tracé sur les cinq kilomètres qui relient le parc Kellermann au quai d’Austerlitz.

En récupérant l’eau à Gentilly, aux portes de Paris, la rivière peut être facilement découverte là où le sol est proche du niveau d’origine : parc Kellermann, square René-Le-Gall, rue Berbier-du-Mets, rue Censier, annexes du Muséum d’Histoire Naturelle. Entre ces tronçons, la rivière pourrait continuer à s’écouler dans un premier temps en souterrain.

À terme, il est tout à fait envisageable de faire couler la Bièvre à ciel ouvert sur la quasi-totalité de son parcours parisien. Et là où le sol a été remblayé, parfois sur plusieurs mètres, la rivière pourrait couler en contrebas pour retrouver le niveau de son écoulement naturel, créant des îlots de nature protégés mais visibles. Ces sections encaissées seraient l’originalité de ce projet, avec des parois abritant une végétation saxicole – lierre, fougères, mousses, giroflées – et des espaces de nidification que les oiseaux ne trouvent plus sur les immeubles récents trop lisses.

Un cours complet de la rivière avec écoulement naturel, sans pompage ni siphon, même avec quelques sections souterraines, peut reconstituer un corridor écologique aquatique et terrestre de premier ordre, pour de nombreuses espèces : poissons, insectes, oiseaux, petits mammifères, plantes de rives…

Une nouvelle vision de Paris

Le parcours de la Bièvre pourrait être un nouvel axe de mobilités douces : Ce chemin réservé à la nature, aux piétons, fauteuils roulants, vélos et trottinettes, permettrait d’envisager nos déplacements dans Paris différemment, des déplacements non polluants, préservant l’air que nos enfants respirent. Il pourrait constituer le premier segment d’une nouvelle cartographie de la capitale permettant les déplacements sur des axes végétalisés, protégés, d’où les moteurs thermiques seront bannis et qui rendront à la nature toute sa place en ville.

L’idée de faire renaître la Bièvre dans Paris, à laquelle peu de décideurs croyaient il y a 20 ans, est aujourd’hui reprise avec force par plusieurs candidats à la Mairie. La renaturation des rivières est d’ailleurs devenu un enjeu national (Seine, Rhône, Erdre…) autant qu’international (Séoul, Madrid…) pour le plus grand succès des villes qui l’ont menée. Il ne faudrait pas que Paris reste à la traîne.

La renaissance de cette rivière peut mettre au jour une nouvelle manière d’envisager la ville et nos déplacements dans Paris, en préservant notre santé et celle de nos enfants, des quartiers populaires au centre historique : Une écologie bien comprise passe par une solidarité et un écosystème géographique offert à toutes et tous. L’écologie est un outil puissant de lutte contre les inégalités sociales. La Bièvre nous en montre le chemin.

Signataires

Christine Nedelec, présidente de FNE Paris – Alain Cadiou, Président de Renaissance de la Bièvre – Marc Ambroise-Rendu, Président d’honneur de FNE IDF – Thierry Paquot, Philosophe de l’Urbain – Baptiste Morizot, Philosophe – Gilles Clément, Jardinier-Paysagiste – Pierre-Marie Tricaud, Paysagiste, auteur de l’étude « Restauration et aménagement de la Bièvre dans Paris » (2003) – Michel Péna, Paysagiste